Les inédits de la Séna

 

 

MONNAIE ET COMMUNICATION, VERS UNE

SOCIETE VIRTUELLE A L’ARGENT INVISIBLE

par M.  Jean-Marie Darnis, archiviste de la Monnaie de Paris,

 

 

   L’histoire monétaire ne doit rien à la littérature. C’est une histoire quasi arithmétique, réduite à une confrontation de dates et d’équations.

 

   Cette auxiliaire de l’Histoire de la géo - politique humaine, encore mal défrichée sur bien des points ne ment pas. En effet, on peut toujours élucubrer, ergoter sur une bataille militaire, sur une découverte. Qui a vaincu, qui a découvert ? En ce qui concerne les monnaies, on ne risque jamais de se tromper sur le sens d’une dévaluation : les chiffres parlent d’eux-mêmes.

 

   Or, pour appréhender le phénomène des monnaies, il est nécessaire d’avoir à l’esprit, que son histoire ne se résume pas à une collection d’événements, même si leur expression est mathématique. Il faut l’interpréter, c’est-à-dire enchaîner les causes et les conséquences. L’histoire monétaire n’échappe pas à cette exigence. D’ailleurs, sur ce terrain, l’ensemble des actes politiques engendre les faits monétaires. Les conflits armés, les troubles sociaux liés à des conjonctures économiques, les troubles monétaires et les mauvaises gestions, précipitent le destin des monnaies. A leur tour, les actes monétaires engendrent les faits politiques… Il suffit de rapprocher une histoire sociale et politique d’une histoire monétaire pour dégager  mobiles et résultantes.

 

   Mais aussi, à l’identique de l’espèce humaine, animale ou végétale :

 

    A.- LES MONNAIES NAISSENT.

    B.- LES MONNAIES VIVENT.

    C.- LES MONNAIES MEURENT.

 

A.- COMMENT NAISSENT LES MONNAIES.- Les monnaies qui ne nous furent guère offertes par la nature, naissent dès l’instant où des groupes humains structurés et conscients des avantages de l’échange, créent des richesses, dépassent la technique du troc et recourent à un instrument intermédiaire, capable de mesurer et de représenter les échelles de valeur. Nous avons été au siècle passé, c’est-à-dire au XXe siècle, les témoins de la rechute de pays disloqués en quête d’identité, condamnés par nécessité à revenir à l’âge du troc étalonné.

 

   Mais quelle monnaie ? Dès les temps préhistoriques, il existe vraisemblablement des denrées-symboles, jouant le rôle d’étalon de valeur. Outils de pierre puis de métal. Mais on dit souvent aussi, que la monnaie est née dans un temple (exemple de Crésus qui offre deux pièces d’or aux Delphiens et autres sanctuaires grecs). Il est vrai, que les premières monnaies métalliques dans leurs formes circulaires que nous connaissons, portent des symboles religieux et ce n’est que plus tard que nous verrons apparaître des symboles politiques, plus tard encore des portraits de personnages vivants. Ces symboles religieux antiques ne sont guère évidents pour nous, à l’exception des numismates - épigraphistes. En effet, les religions ont bien changé depuis la Grèce antique, mais un minimum d’observations décèle le soleil derrière le lion, la lune derrière le taureau, la déesse guerrière Athéna sur les monnaies d’Athènes…, ou encore  « Junon Moneta » sur les monnaies romaines.

 

   Si la monnaie est née d’un temple, elle est surtout née d’une idée, certes pas altruiste, mais toutefois non d’un dieu, mais d’un individu aux sentiments de possession et de propriété (la doctrine économique du mercantilisme se profile à l’horizon). Cette idée, directement héritée de la philosophie grecque nous est aujourd’hui devenue tellement naturelle, que nous n’avons plus conscience à quel point elle est révolutionnaire. En simplifiant, le lien entre la Monnaie et l’individu réside dans une démonstration par l’absurde.

 

   En effet, quels sont les peuples, au niveau technique suffisamment développé, à l’économie suffisamment diversifiée, qui n’ont jamais eu de monnaies ? Les Egyptiens, les Assyriens, les Babyloniens, les Chaldéens, les Mayas, les Incas, les Aztèques, les Japonais jusqu’à la dynastie Meiji (1870), pour ne citer que ceux là. Leur caractéristique commune est d’être des théocraties, donc des territoires gouvernés par un dieu (et non comme on l’entend encore trop souvent, gouvernés par des prêtres, forme particulière d’oligarchie). Pharaon est dieu incarné, l’Inca est le dieu - soleil, l’empereur du Japon est le descendant direct d’Amaterasu, la déesse du soleil. Le dieu règne directement, même si le clergé remplit un rôle ; le dieu est tout puissant, il est « la nation et ses habitants ». Seules les apparences de la propriété sont déléguées aux populations. En réalité, les personnes ou les institutions ont seulement la possession d’une terre, d’une maison, d’une marchandise, ils n’en ont pas la propriété. C’est donc l’idée d’individu – donc de personne autonome, séparée de son dieu – qui va faire émerger l’idée de « propriété individuelle », que l’on traduit par moyen d’échange et de stockage: la monnaie. D’une manière générale, nous pourrions appeler le mode d’échange de ces époques, le TROC TRIANGULAIRE. Qu’est-ce à dire? Dans un système de troc pur, on échange directement un bien contre un autre. Dans un système plus perfectionné, on échange des biens par rapport à une valeur commune de référence, par exemple le lingot de bronze, un poids d’argent, une mesure de blé, un mouton…, bref, n’importe quel bien pouvant se consommer à l’usage (fongible), remplaçable par n’importe quel autre chose de la même sorte et pratiquement identiques. Ainsi, on aura une terre qui vaut cent moutons et un sac de blé pour un mouton… Mais attention, le mouton n’est pas une Monnaie, mais une référence, alors qu’une Monnaie est un objet marqué du sceau d’une puissance politique qui en garantit la valeur et la légitimité, destiné à circuler entre les individus sur une région géographique donnée.

 

   Pour des raisons pratiques, ces objets seront dès le début forgés en métaux précieux, non pour la rareté de ces métaux, mais parce qu’ils sont inoxydables et pouvant donc être enterrés sans dommages. Si la monnaie devient le moyen pour l’individu de contrôler et de stocker le produit de son travail et de son ingéniosité, il ne nous est plus possible d’imaginer un monde sans monnaie. Les dieux ayant définitivement perdu le contrôle, un mécanisme de remplacement devait être imaginé : après la monarchie ou la dictature, ce sera la démocratie.

 

   Outre sa fonction d’échange et de stockage de la valeur, la monnaie va prendre presque une fonction radicalement nouvelle: elle va permettre de communiquer. Quoi? Des messages, du sens. Dans quelles directions? Des gouvernants aux gouvernés.

 

B.- COMMENT VIVENT LES MONNAIES.- Bien ou mal, à long terme ou à court terme, selon le mérite des gouvernants et des Etats émetteurs. La dégradation progressive est la règle immuable, comme pour les hommes et les nations. La longévité est l’exception. Aucune monnaie n’est éternelle.

 

   En cela, il est nécessaire en temps réel, pour qu’une monnaie joue son rôle, qu’elle circule, qu’elle soit acceptée, que l’on ait confiance dans le prestige de l’autorité qui l’émet. Certaines monnaies réussissent à franchir les siècles, non pas en restant intactes, mais au rythme d’une lente érosion, citons: la LIVRE STERLING, la ROUPIE indienne, ou le ROUBLE. En France par exemple, une monnaie matérielle comme l’ECU ou le FRANC et une monnaie de compte comme la LIVRE TOURNOIS ont tenu bon plus d’un demi millénaire.

 

   A cet égard, il faut suivre l’allégement continu d’un type monétaire à travers les tourmentes des siècles pour comprendre la vie d’une monnaie. Admirablement lourde à l’origine (périodes grecques et romaines), elle perd du poids après chaque conflit, chaque révolution, chaque crise, pour finir par ne plus rien peser du tout, si ce n’est à la mesure des balances de précisions. Par exemple, le SOU et son descendant, le « MARAVEDIS » et le FRANC qui furent d’or, le THALERS, le LIARD, le DENIER, puis encore notre FRANC qui furent d’argent, pour devenir aujourd’hui des fantômes pour numismates - collectionneurs.

 

   Comme les fins de civilisations, les monnaies parviennent à suivre et à se prolonger en s’engendrant les unes aux autres, de telle manière, que l’on ne sait plus très bien, si l’on a affaire à une monnaie hybride ou encore à une famille de monnaies; à la monnaie - mère ou à l’arrière-petite-fille! Elles se transmettent leurs gênes, soit par refontes, soit par de simples manipulations d’estampilles. Elles se transmettent leur nom, comme on se transmet un patronyme: la DRACHME de la Grèce moderne n’a évidemment qu’un lien purement nominal avec celle de la Grèce antique.

 

   Parfois, la généalogie d’une famille monétaire tolère des sortes de prénoms accolés à un nom permanent. Ainsi le RENTENMARK a-t-il pris le relais du MARK, avant de passer le flambeau au REICHSMARK, puis au DEUTSCHE MARK. Qui se rappelle leurs ancêtres, depuis le Marc de Hambourg jusqu’au vieux Marc de Cologne, qui représentait le poids théorique d’une demi-livre d’argent fin?

 

   Il advient aussi, que le nom se transforme, dans le temps et l’espace, en changeant de langue. Le DENARIUS de la Rome antique devient le DENIER carolingien, qui va engendrer les DENIERS TOURNOIS et PARISIS (sans omettre d’innombrables DENIERS féodaux). Le DENARO des Etats italiens, le DENERO espagnol, alors que, dans les pays Scandinaves, il fait place aux PENNY, PFENNIG, PENNING, PENNI, FENNINGY,…). Au Proche et Moyen-Orient, ainsi que dans le monde musulman, il imprime sa marque dans le DINAR arabe, le DINAR perse, et jusque dans les DINARS récents de l’ex-Yougoslavie, d’Iraq ou de Jordanie.

 

   De même, la pièce d’argent frappée dans la cité de Joachimsthal en Bohême à l’aube du XVIe siècle, et que l’on a dénommé JOACHIMSTHALER, par abréviation THALER. elle eut une singulière postérité dans le langage monétaire: non seulement dans le Vieux Monde, avec les DALER, DAALDER, DOLERA, TALAR, TALARI, TALARO…, mais aussi et surtout dans le Nouveau Monde, où le Thaler s’est métamorphosé à la fin de la guerre d’Indépendance américaine en… DOLLAR, et d’où, risquant une nouvelle aventure, il va traverser le Pacifique, pour baptiser les DOLLARS de Chine, de Hong-Kong.- Dans ce cas de figure, la fidélité au nom se double de la fidélité au type même de la monnaie. Comme à l’aube de l’âge monétaire, les multiples de la DRACHME avaient conquis le bassin méditerranéen jusqu’au Moyen-Orient, ou comme le DENIER romain s’était répandu et avait été copié dans l’Europe celtique avant même la conquête romaine.

 

  Ce type de pièce né en Espagne au lendemain de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, promettait un afflux de métal blanc. Il reçut le nom de DOURO. Monnaie plus lourde, le THALER sera progressivement ramené à un poids voisin du DOURO. Ces deux pièces, l’espagnole et la germanique, toutes deux relevant du Saint Empire germanique de Charles-Quint, vont rayonner sur la planète comme monnaies internationales.

 

   La branche germanique, avec le THALER dit de Marie-Thérèse d’Autriche émis en 1765, conquiert le monde arabe et africain, qui, du golfe Persique au Nigeria, va s’entêter jusqu’au milieu du XXe siècle sur cette effigie d’une impératrice inconnue, qui fut néanmoins la mère d’une reine connue, Marie-Antoinette.

Elle finança en particulier la guerre italienne de Mussolini contre l’Ethiopie et les guérillas du Viêt-Minh et du FNL contre la France. Son aventure semblait achevée, lorsqu’en 1980, à l’occasion d’un nouvel envol boursier de l’argent, certains se remirent à croire en sa magie.

 

   La branche espagnole, transplantée au Mexique, y engendra les PESOS d’Amérique Latine, les DOLLARS de l’Amérique du Nord et des rives du Pacifiques, et même jusqu’à des pièces Malgaches.

 

   Sur ce point, ce n’est sans doute pas par hasard, que l’ECU français, lorsqu’il est devenu d’argent, s’est aligné sensiblement sur le poids de la pièce impériale d’Autriche, et que son successeur, le FRANC GERMINAL, cette pièce française de 5 Francs créée en 1795, d’un contenu d’argent fin de 920/1000e, a recueilli une large audience non seulement dans le cadre de l’Union Monétaire Latine (qui va durer de 1865 à 1927), mais aussi aux Antilles et dans l’Amérique du Sud (PESO argentin, colombien, Bolivar…)

 

   L’efficace diffusion de ce type de monnaie, du XVIe au XIXe siècle, n’est qu’un exemple de l’expansion de certaines pièces prestigieuses. Règle générale: le prestige des pièces va de pair avec celui des Etats qui les émettent. En clair, la prééminence d’une nation, si elle s’affirme sur le plan politique, s’étend également à l’ordre culturel, scientifique et économique, et sur ce postulat, à l’ordre monétaire.

 

   L’histoire monétaire nous révèle ainsi, que l’âge de la suprématie de la Grèce antique a vu triompher les espèces émises par les villes grecques d’Egine, d’Athènes, puis de Corinthe et de Rhodes. L’âge de Rome a vu le triomphe des monnaies romaines, que prolongèrent d’une part, le DENIER CAROLIEN et le SOU BYZANTIN (Besant).

 

   Durant les siècles des invasions « barbares », le bassin Méditerranéen sera l’ultime refuge de l’or. Les Arabes copient le BESANT, en ont fait le DINAR, puis le colportent en Espagne musulmane, où il devient le MARAVEDIS.

 

   Avec les Croisades, l’or est réapparu en Sicile (Augustale), à Florence (Florin), à Venise (Sequin), à Gênes (Genovina), à Paris (Denier à l’Ecu). C’est alors que la France, passant au premier rang des nations occidentales, a forgé le GROS de Louis IX (saint Louis), qui sera la première monnaie lourde en argent de l’Occident médiéval. Evinçant bientôt le Denier, elle fera école dans toute l’Europe.

 

   L’âge des Républiques italiennes, a vu prospérer le vieux SEQUIN ou DUCAT de Venise, qui essaime dans le Levant et aux pays barbaresques, dans la Hongrie, l’Empire germanique et les Pays-Bas. Enfin, le FLORIN de Florence, qui fera fortune en Europe centrale.

 

   L’âge espagnol a fait légué au monde une pièce d’argent à succès : le PESOS. Il a également légué, sous le nom populaire de PISTOLE, une pièce d’or rendue célèbre par les chercheurs d’or des galions, et de laquelle s’est inspiré le LOUIS d’or français de la grande réforme monétaire de 1640.

 

   L’âge français à son tour, a fait la gloire du LOUIS et préparé celle du FRANC, qui, tout au long de notre grand XIXe siècle, est devenu le prototype d’une quinzaine de jeunes unités monétaires; du LEV de Bulgarie à la LIRE d’Italie, du LEU de Roumanie à la PESETA d’Espagne. Puis aux PESOS de l’Amérique Latine, à l’ IMPERIALE russe, au FLORIN autrichien, au PERPER monténégrin, jusqu’au TOMAN de Perse.

 

   L’âge anglais est celui de la LIVRE STERLING. L’on ne sait plus très bien, si la grandeur britannique a fait la livre, ou si la grandeur de la livre a fait l’Angleterre !

 

   L’âge américain sera celui du DOLLAR. Toutefois, au XVIIIe siècle, après une période « transitoire » d’environ vingt ans, les américains qui vont passer au Dollar, abandonnent progressivement les numéraires anglais, français, hollandais et espagnol. Devenus la première puissance du monde au lendemain de 1918, les U.S.A. ont fait de leur Dollar la monnaie reine. C’est en terme de Dollars, que le système né du pacte de Bretton-Woods a défini toutes les parités. En revanche, c’est Richard Nixon qui va mettre un point final à la tradition grecque, préconisant l’usage d’une monnaie ayant une valeur intrinsèque et un poids défini. Cette décision ultime s’est prise unilatéralement le 12 février 1973. Le lien extrêmement ténu qui rattachait encore le Dollar à l’or est rejeté. Le Dollar devient flottant, tandis que l’or redevient une marchandise. Peu après, les autres monnaies deviennent flottantes elles aussi. Aussi, à l’égal du Dollar, l’Union européenne de paiement siégeant à Francfort a défini son unité de compte l’ EURO, dont la période transitoire de trois ans, est venue à son heure pour concurrencer le Dollar omniprésent. Toutefois, dans les incertitudes générales des changes, le Dollar sert toujours de bouée de sauvetage.

 

   A l’opposé du puissant Dollar, nous trouvons le ROUBLE de l’ex-Union soviétique, qui s’est essayé à jouer la parodie de la réussite monétaire, mais surtout à feindre d’être une vraie monnaie.

 

C.- COMMENT MEURENT LES MONNAIES.- Tôt ou tard, les monnaies meurent: par le passé, à force de rognages, d’allègement, d’usure, d’érosions, de dévaluations. Aussi, à l’heure de l’ EURO, l’inflation débridée depuis la Seconde Guerre Mondiale, a rongé la plupart des monnaies européennes, pour les faire passer de vie à trépas. Inflation lente en France, où elle est venue à bout de tous les sous-multiples du Franc (sou puis centime); inflation accélérée par la crise du pétrole qui n’en finit guère, et la conjoncture internationale sous pression, mais aussi à la concurrence féroce due à la mondialisation.

 

   La philosophie de la Monnaie, celle que suggère le fil de l’histoire, c’est la fatalité de la détérioration. Même notre 21e siècle, qui veut croire à une nouvelle stabilité, les cataclysmes monétaires ne manqueront pas. Est-ce à dire qu’il ne faut croire ni à la paix, ni à la santé? Peut-être, parce qu’il est vain d’ignorer la guerre et la maladie, il est prudent de ne pas croire à la paix éternelle ni à la santé perpétuelle.

 

   Fort de ces données, à titre d’exemple, faisons brièvement le POINT  SUR LA CIRCULATION MONETAIRE EN EUROPE, du XVIe à l’aube du XXe siècle.

 

   Ayons à l’esprit, que le nationalisme monétaire s’affirme dès lors qu’il exige des frontières nouvelles et lorsqu’il les renforce. L’idée même de frontières monétaires est une idée de la première moitié du XXe siècle, qui germa plus exactement avec la fin de la Grande Guerre. Ceci dit, aux siècles du mercantilisme triomphant (XVe – XVIIIe siècles, selon laquelle les métaux précieux constituent la richesse essentielle d’une nation, par opposition à la doctrine physiocratique prônée par l’économiste Quesnay au milieu du XVIIIe s. qui considère l’agriculture comme la seule source de richesse), toutes les monnaies d’Europe se donnaient rendez-vous. On payait en Autriche avec des louis et des écus français, en France avec des pistoles espagnoles et des escudos portugais, en Espagne avec des souverains puis des Guinées et des couronnes anglaises, en Angleterre avec des Sequins de Venise, à Venise avec des piastres turques, à Moscou ou à Nijni - Novgorod avec des ducats de Suède, de Hongrie ou de Pologne et des thalers de Bohème. Il suffit de se remémorer la variété géographique d’une cassette d’avare, si l’on en juge par le poète Jean de La Fontaine et le grand Molière. Aux XVIIe – XVIIIe siècles, les édits dénombrent de trente-cinq à trente-huit monnaies européennes et du Proche-Orient qui ont cours dans la France d’Ancien Régime: monnaies d’Espagne, du Portugal, d’Italie, des Pays-Bas, d’Angleterre, des états allemands, de Suisse, de Bohème, de Hongrie ou de Pologne, de Russie, même de Turquie et de Perse. Les contemporains de d’Artagnan comptent volontiers en Pistoles: ces mêmes pistoles que l’on retrouve dans la cassette de l’ «  Avare Harpagon » de Molière, avec des louis. Le thésauriseur La Fontaine brasse « tantôt quelques doublons, un jacobus (ancienne monnaie d’or remplacé par la guinée), un ducaton ». Mais la France n’est pas seule à s’ouvrir au cosmopolitisme monétaire; c’est la règle en tous pays.

 

   A la fin du XVIIIe siècle, la France révolutionnaire qui entre dans une phase particulièrement critique, va imposer sa marque sur tout, et, développant l’esprit de Système cher aux philosophes du Siècle des Lumières, elle va décider de réformer sa Monnaie. La monnaie va ainsi perdre sa fonction sacrée qu’elle conservait depuis « Crésus » au profit du profane. Cette action laïque et nationale, fondée sur le système métrique qui est décimal, aura des répercussions et une immense influence sur l’ensemble des monnaies du monde.

 

   De fait, la monnaie comme instrument économique et financier, comme symbole et outil politique, rappelle aussi les conséquences de son évolution successive sur la vie quotidienne des Français en particulier. Sur ce terrain, il n’est pas inutile de rappeler quelques noms populaires de l’argent.- Mais aussi, à l’avalanche de locutions et autres dénominations techniques, le langage populaire en rajoute une large louche. Rien n’est plus galvaudé que la monnaie, qui passe de mains en mains, donc entre toutes les bouches.

 

   C’est le FRIC (abréviation de fricot), le FLOUS (nom d’une monnaie de cuivre des Arabes, en usage à l’époque de Mahomet), le PEZE (du verbe peser). La monnaie peut se répandre en PICAILLON (menue monnaie Piémontaise, de l’italien Piccolo (petit)). Elle est la MITRAILLE (bruit métallique, ou du vieux français Mite, pour menue monnaie). Elle est appréciée comme OSEILLE, émise en 1521 par le doge de Venise aux nobles de la République. Mais encore, les formules familières qui expriment les sommes d’argent: un SAC, une BRIQUE, la GALETTE, du POGNON, de la BRAISE, de la FRAICHE, des RADIS, des FAFIOTS, des RONDS, ou encore de l’AUBERT. Se rappeler aussi, que certains noms de monnaies ont essaimé dans le vocabulaire courant: le denier qui va subsister dans le mot denrée (acquérir avec un denier) ; la roupie de l’Inde, aurait donné notre mot « Rupin » (riche de roupies). Ou encore certaine étymologie, comme le LIARD, piécette d’argent puis de cuivre, du Dauphiné puis de France, qui finit par valoir un quart de sou à la veille de la Révolution. Il tirerait son nom de Gigue Liard, maître de Monnaies en Dauphiné. A moins qu’il ne la doive à Philippe le Hardi, sous le règne de qui la pièce fut émise? Par ailleurs, aucune loi, ni aucun décret n’a assigné à la pièce d’or de 20 Francs le nom de « jaunet », ou l’abréviation « Nap », en usage sur le marché des changes. Tout comme naguère on nommait familièrement THUNE, la pièce française en argent de 5 Francs du système décimal de 1795, lui-même issu de l’écu d’argent d’Ancien Régime, qui faisait office de pièce d’aumône. Sans omettre, que le chef des Gueux était de Tunes (pour Tunis).

 

   Ce dossier serait incomplet si l’on omettait un clin d’œil à la première « Carte Bancaire ». Elle est française. Cette innovation inattendue marque aussi un tournant de la maturation monétaire.

 

   La première « carte Bancaire » est le fruit d’un miracle. Celui-ci va se produire pour les occidentaux, d’une manière fortuite dans la Nouvelle France (Canada). On approche de l’été 1685. En France, le grand poète Corneille vient de mourir, Racine n’a pas encore écrit une ligne d’ « Esther », La Fontaine est l’hôte de madame de La Sablière, madame de Sévigné rédige quelques-unes de ses plus belles lettres, tandis que Louis XIV songe sérieusement à révoquer l’édit de Nantes. De l’autre côté de l’Océan, les colons français qui ont d’autres soucis, sont en contact direct avec les indigènes, plus habitués à troquer qu’aux règlements monétaires, à moins qu’ils n’échangent des peaux d’ours ou de castors. A l’occasion, les « Indiens » acceptent volontiers l’ « eau de feu » (eau de vie) en guise de paiement. Entre colons, circulent des piastres espagnoles, voire de schillings anglais, mais surtout des espèces françaises, LIARDS et SOLS, ECUS et LOUIS, qui se comptent en livres - tournois. Ces numéraires qui viennent de France n’ont qu’un tort, celui d’être particulièrement longs, donc trop rares. Et l’intendant des subsides Jacques de Meulles, qui est un homme courageux et ingénieux, de guetter avec impatience l’arrivée du vaisseau chargé de lui apporter le numéraire nécessaire à la solde des militaires et à l’achat des fourrures. Le sieur de Meulles est une figure: chevalier, conseiller du roi en ses Conseils, seigneur de la Source et grand bailli d’Orléans. A ce titre, il fut nommé « Intendant de Justice, police et finances au Canada, Acadie, île de Terre-Neuve et autres pays de la France septentrionale ». L’usage est bien rodé: chaque printemps dans la métropole, un navire est chargé d’espèces sonnantes et trébuchantes « embarillées », destinées à couvrir les besoins annuels de la colonie: frais d’intendance, dépenses administratives, soldes du régiment de Carignan. Le navire repart du Canada à l’automne, lesté des pièces représentant le paiement des impositions et le prix des marchandises qui seront livrées l’année suivante. Il en résulte, que chaque hiver, particulièrement rigoureux sous ces latitudes, la colonie se retrouve démunie de moyens de paiement métalliques. L’intendant doit alors réaliser des acrobaties pour résoudre les dépenses courantes et faire face à la disette du numéraire. Aussi, en ce 8 juin 1685, ayant puisé dans ses fonds propres, anticipant sur des débordements et des émeutes, il prit une décision insolite. Puisqu’il n’y a pas de monnaie, il va en fabriquer. En ce pays rude et austère, où les nuits sont interminables, les loisirs rares, il dispose d’une appréciable quantité de cartes à jouer promises à la distraction des colons. Le dos des cartes est vierge. L’intendant dispose donc des « cartonnets », qu’il peut fractionner, remplir et estampiller à sa guise. Il lui suffit d’y porter une indication de valeur, ainsi qu’une empreinte dans la cire à cacheter, en l’occurrence une fleur de lis couronnée. Enfin, pour rendre cette carte - monnaie crédible, il y appose sa signature, celles du commis et du trésorier. Tout les ingrédients légaux y figurent: le cours légal, le cours forcé, la convertibilité à terme. D’ailleurs, dans son rapport au roi, de Meulles écrit: « Sire, Personne ne les a refusées et cela a fait un si bon effet, que, par ce moyen, les troupes ont vécu à l’ordinaire. »

 

LA MATURATION MONETAIRE.- Au fil du temps, celle-ci s’est concrétisée par un mode de communication monétaire de plus en plus sophistiqué.- En effet, de cette monnaie quasi trimillénaire, le commun des mortels est en droit de se demander, comment la monnaie peut-elle exercer une semblable influence et devenir présentement la cause d’une crise aussi intense et aussi européenne? La monnaie qui fait partie intégrante de notre univers, est pour l’heure, indispensable à notre survie et à nos désirs, comme si c’était de l’or en barre. Déjà Marco Polo s’émerveillait-il un peu vite? Il a bien vu la monnaie de papier des Chinois, sans voir que, sous la menace de l’inflation, elle risquait d’engendrer le papier-monnaie, voué à la dépréciation (banqueroute en 1720 du financier Law qui tenait la Compagnie des Indes et le désastre des Assignats en 1795). Qu’à cela ne tienne, Marco Polo rapporte ses observations à Venise, qui retiendra la leçon.- Une chose est certaine, la lettre de change, le support papier, dans l’Europe médiévale et de la Renaissance, va tenir une place de choix dans le domaine du crédit international, davantage que dans celui de la monnaie métallique. Aux rendez-vous des célèbres foires, les marchands redécouvrent la lettre de change: instrument de crédit, elle ébauche un moyen de paiement efficace et fiable. Changer, prêter, virer, les banquiers réinventent ce qu’avant eux avaient déjà pratiqué les « Trapézites » (changeurs ou banquiers) grecs et les « Argentarii » de Rome. Ils tiennent la caisse de leurs clients, exécutent leurs ordres de paiement en faveur d’un tiers en compensant dettes et créances. Moyennant quoi, les grandes foires prospèrent : Provins et Troyes en Champagne, Gand en pays flamand, Francfort, Augsbourg, Nuremberg, Leipzig en pays allemand, Nijni-Novgorod en Russie. L’Italie excelle aussi dans les jeux de crédit: les foires de Milan à Bergame, de Vérone à Pise et Ferrare s’y multiplient. Les maisons de banque prolifèrent à Gênes ou Lucques, à Sienne ou Florence. Leurs noms valent des enseignes: Buonsignori, Peruzzi, Bardi,… Elles allongent leurs tentacules hors d’Italie, organisent des réseaux jusqu’en Angleterre, en Espagne, en Tunisie, à Lyon, Genève, Anvers, Amsterdam ou Rotterdam. C’est le temps des « Lombards » rois de l’argent.

 

   En consultant l’histoire monétaire, on s’aperçoit, que cet essor ne donnera nullement naissance à une véritable monnaie de papier: L’afflux considérable des métaux précieux d’Amérique du Sud, dissuade encore l’Occident de s’aventurer sur cette voie. C’est un Napoléon Bonaparte qui va remettre au goût du jour la monnaie de papier, puis ce sera le cours forcé du billet de banque à l’ouverture des hostilités d’août 1914 au détriment de l’or.

 

   Aussi, depuis ce conflit qui a bouleversé le monde, la véritable monnaie sera de papier. Aux billets, les grands tailles - douciers, la sécurité maximale, les couleurs et les thèmes élaborés. L’évolution des billets et des pièces a été opposée: les billets ont débuté par l’austérité et limité, mais ont rapidement gagné ce que les monnaies métalliques perdaient de diversité, d’art, de poésie. Les billets regroupent les hautes valeurs faciales, les pièces ne sont plus qu’un appoint.

 

   Au stade de la conclusion, il ressort que de ces divers points de références, plus nos sociétés deviennent complexes et leurs populations « sophistiquées », plus les messages sont symboliques et n’ont plus besoin d’être explicites. Dès que nous entrons dans l’ère du papier-monnaie, la communication ne repose plus seulement sur le thème, les légendes et le style de gravure, mais aussi sur le choix des couleurs et le graphisme, tant ces éléments forment un ensemble complexe et riche. Ces divers éléments de la monnaie sont principalement des fonctions, ils n’ont plus vraiment de Sens propre. N’a de Sens, naturellement, que ce qui communique. Le message des « EUROS », pièces et billets aux graphismes strictement réalisés sur ordinateurs, sont déshumanisés, pas une courbe qui ne soit mathématiquement parfaite et rigoureuse, pas un seul trait visiblement tracé par une main humaine, sauf la signature du Président de l’E.C.B. (European Central Bank) et celles sur certaines pièces de Finlande et de France.

 

   A l’identique du Dollar, l’ EURO n’a plus aucune valeur intrinsèque et le poids ne joue aucun rôle: c’est une monnaie fiduciaire. Voilà un curieux retour aux sources, si on songe aux haches armoricaines du VIIIe siècle avant notre ère. Alors, quel est le message? Aucun, ces billets et pièces ont essentiellement été conçus pour des machines à compter et mettre les individus en conformité entre eux.

                                                                                                                    

 

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Ces réflexions ont comme sources principales les contenants des 4 volumes « Catalogue des fonds d’archives et de la bibliothèque historique de la Monnaie de Paris », 1996-2007.

 

Ce texte a fait l’objet d’une conférence le 22 janvier 2002 à l’Ecole Nationale d’Administration Pénitentiaire (ENAP) sise à Agen.